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Walt Whitman, Portrait d’Auteur

Portrait d’Auteur : Walt Whitman

L’homme et ses œuvres,

Né en 1819 et mort en 1892 Walt Whitman est un poète qui a su traverser un monde nouveau avec l’élégance des plus grands. Dans une Amérique troublée, scindée, avide de révolution, cet homme, étrange sosie d’un père Noël si cher à notre enfance, nous livre un recueil de poème, hélas inachevé, mais ô combien singulier.

Il est très difficile de cerner avec précision celui qui déclarait : « I’m vast. I contain multitudes. » ( je suis vaste. Je contiens des multitudes ). Nous connaissons tous l’art torturé d’un Baudelaire ou d’un Verlaine et, bien que tous conscients de leur génie,  nous adoptons un consensus autour de ces poètes : la fleur noire de leur mélancolie se nommait Narcisse. Ce n’est pas le cas de notre homme. Whitman est un reflet inversé des inspirations littéraires du vieux continent. A l’instar de l’armée indépendantiste, ce garçon de ferme charge en première ligne contre la morosité et le « spleen » et souhaite rompre avec les codes de la poésie du « moi ».

Leaves of Grass ( feuilles d’herbes ) est une œuvre qui s’inscrit dans l’histoire littéraire américaine comme un pilier de la poésie classique au côté de Emily Dickinson. D’inspiration mythologique, théologique mais surtout humaine, ce recueil, immense anthologie de morceaux de vie, de détails qui fourmillent alentour, nous invoque dans un monde si incroyablement familier qu’il en devient troublant. Là où Baudelaire nous livre un poème glaçant sur les charognes ou les catins, Whitman sait nous emporter dans un lyrisme sans borne à travers des poèmes homosexuels (l’auteur s’était d’ailleurs auto-confessé homosexuel) et n’hésite pas à se livrer à des poèmes sur une aiselle ou un homme qui court.

Fils de Manhattan, Walt Whitman, un Kosmos !

Turbulent, charnel, sensuel, mangeur, 

buveur, baiseur,

Pas sentimental, pas au-dessus des autres hommes, ni des autres femmes, ni à part d’eux, 

Ni plus immodeste que modeste. 

Qu’on dévisse les serrures aux portes! 

Qu’on dévisse les portes de leurs charnières!

Si quiconque avilit quelqu’un, c’est moi qu’il avilit, 

Tout ce qu’on dit ou fait, à la fin me revient.

En moi, la foule des vagues de l’afflatus, en moi le courant et l’index. 

J’énonce le mot de passe primitif, je donne le signe de la démocratie,

Bon Dieu ! Je n’accepterai rien dont personne n’aurait la contrepartie aux mêmes termes. 

Par moi, toutes ces voix longtemps muettes, 

Ces voix d’interminables générations de prisonniers, d’esclaves,

Ces voix de désespérés, de malades, de voleurs, de nabots,

Ces voix de cycles de préparation, d’accrétion,

De fils connectant les étoiles, d’utérus, de semence de père,

De droits d’individus oppressés par d’autres,

De difformes, de laids, de plats, de méprisés, d’imbéciles,

De la brume dans l’air, du scarabée roulant sa boule de fumier. 

Par moi les voix interdites

Les voix de la faim sexuelle, voix voilées – et moi j’enlève le voile -,

Les voix indécentes, clarifiées, transfigurées par mes soins. 

Je ne me comprime pas la bouche, avec les doigts, 

Je n’ai pas moins de délicatesse pour les intestins que pour la tête ou le coeur, 

Le coït n’est pas plus sale pour moi que la mort,

Je crois à la chair, ses appétits,

Voir, ouïr, toucher sont des miracles, pas une des particules qui ne soit miracle. 

Divin, je suis, dedans, dehors, sanctifie ce que je touche, ce qui me touche,

L’odeur de mes aisselles est arôme plus subtil que la prière,

Ma tête mieux qu’églises, que bibles, que credo…

Un autre poème où l’auteur se place par rapport à son, oeuvre :

« Poètes à venir! Tribuns, chanteurs, musiciens à venir!

Je ne demande pas au Présent ma raison d’être.

Le Présent ignore pourquoi je suis.

Mais vous, nouvelle couvée, couvée insulaire, athlétique, cosmopolite, plus grande que toutes,

Levez-vous! Avancez et grandissez!

Je n’écris que deux ou trois mots indicateurs de l’avenir;

Je suis celui qui n’accomplit que quelques pas et se retire dans ses ténèbres originelles;

Je suis l’homme qui va sur la route, sans fléchir, jette un regard léger vers vous, et vous retire son visage,

Vous laissant la tâche de prouver, de définir,

Espérant de vous les mots essentiels. »

Que vous soyez vous même poète, féru de ce genre littéraire, néophyte ou bien profane un constat troublant s’impose à vous. La déclaration lunaire, improbable que Whitman profère au début de son oeuvre se referme sur vous, implacable, avec la vivacité et l’adresse d’un aigle ( symbole si américain et si cher à l’auteur ). Whitman est vaste, il contient plus que des multitudes, son amour traverse le temps et les frontières. Ouvrir ce recueil c’est croire en la réincarnation, c’est accepté de se voir posséder par l’âme de cet optimiste qui ne cherche pas les sommets dans les étoiles, car il sait les voir en de simples brins d’herbes. Lecteur sois certain d’une chose, si Leaves of Grass est une œuvre inachevée, ce n’est pas dû au manque de talent de son auteur, mais à son incapacité à cesser de nous aimer.

– Vigo Azzura